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2006


Mots étranges pour des étrangers

Mis en ligne : 9 mai 2007
Collection Langages, Université de Savoie, 420p, 18,00 EUR.
ISBN : 2-915797-10-2
Parution : 2006
DERIVE Marie-Jo

L’ouvrage de Marie-Jo Derive se présente sous la forme originale, fruit d’une expérience collective plurilingue et pluriculturelle, de constitution d’un thésaurus de mots et d’expressions imagées. 134 étudiants de FLE de l’université de Savoie, issus de 19 nationalités, ont réuni entre 1996 et 2003 1424 mots et d’expressions imagées pour en proposer une lecture et des explications en contexte à l’usage d’autres apprenants. La fréquence d’apparition des mots du thésaurus a été relevée par le logiciel Access. Il est à disposition pour d’éventuelles recherches lexicologiques ultérieures. Tous les termes ont fait l’objet d’une définition par les étudiants eux-mêmes au travers de leur expérience. Les contextes d’emploi de ces mots et expressions ont été présentés. Cet ouvrage offre un intérêt pour les enseignants et apprenants de FLE.

Il s’est agi pour l’auteur non de constituer un dictionnaire, mais de dresser un panorama d’expressions imagées, traversé par le filtre d’étudiants étrangers qui ont été confrontés à leur occurrence dans des situations diverses en milieu homoglotte et qui les ont ensuite négociées avec leurs enseignants, ce que Bernard Py nomme à juste titre un « répertoire langagier en mouvement ». Marie-Jo Derive s’appuie sur une expérience antérieure de Montredon en milieu homoglotte, qui met en place un journal d’apprentissage, dans lequel l’étudiant de FLE note ce qu’il ne comprend pas ainsi que le contexte dans lequel il a rencontré telle ou telle expression, pour formuler ensuite des hypothèses afin d’accéder au sens et de mémoriser les expressions. Les étudiants de FLE de l’université de Savoie se sont conduits en « chercheurs en herbe ». Et si l’on se rapporte à la définition qu’ils donnent eux-mêmes de cette expression, c’est « être une jeune personne, un chercheur, qui a débuté, ce qui n’est pas de toute évidence. ».

La maquette est sobre, aérée, avec une mise en forme alphabétique, de consultation facile, avec un onglet lettre sur un coin de page pour aider au repérage par le lecteur. Les textes sont courts, on va du mot à l’expression, les commentaires semblent spontanés et reflètent l’univers des étudiants, leur décalage culturel parfois. Une douzaine d’illustrations d’Arsène Dubois ajoutent un clin d’œil humoristique au texte et suggèrent même des activités didactiques à qui veut bien les saisir, comme distribuer les dessins et faire imaginer l’expression, ou associer les dessins aux expressions distribuées pour en deviner le sens (approche lexicale). Faire le lien avec L1 et ses expressions (approche interculturelle).

Une « sociologie de la communication estudiantine »

Le premier aspect notable de cet ouvrage concerne les rencontres d’étudiants étrangers avec la langue française. Le recueil présente un intérêt sociologique et sémantique certain. Ces rencontres avec la langue s’effectuent de manière non linéaire mais au fil des événements, des vécus des jeunes en France.

Dans ce thésaurus se retrouvent les mots du monde estudiantin. Fait-on appel à un « vocabulaire parallèle », selon l’expression de Lodge ? Pour l’auteur, les registres de langue ‘(standard, familier, argotique ou branché...) ont des enjeux plus importants que le simple sens d’un mot ou d’une expression. Ce sont autant d’étapes périlleuses sur les parcours initiatiques qui mènent au français « non conventionnel » (Cellard et Rey). Or... « Cela ne s’enseigne pas dans les écoles », écrit Claire Blanche Benveniste.

Le « répertoire langagier en mouvement », selon l’expression de Bernard Py (Montredon : 2005, 12) nous présente une langue au travers des filtres divers que constituent les contacts culturels. Toute langue évolue et les étudiants de Savoie sont en présence d’une langue différente de celle de leurs livres, de celle apprise dans leur pays. Ils s’essaient à l’évolution des mots et des sens d’une langue. Dans ce contexte aucun locuteur n’est « idéalement expert », tel un dictionnaire. Tout locuteur en tant que membre de sa communauté de son groupe social de référence ou groupe d’apprenants donne un sens contextualisé. C’est ainsi que chaque groupe a sa richesse propre, son vécu linguistique et ses terrains de validation, nous signale Marie-Jo Derive. Elle bat ici en brèche une idée largement répandue, celle d’une langue « idéale ». Ce que l’on nomme souvent en didactique « la langue visée ».

L’intérêt sociologique de ce répertoire n’échappera à personne : on peut en effet noter la fréquence d’emploi de mots (tels travail, amour, fête, nourriture, argent, santé, mode ou temps) et le succès auprès des apprenants de FLE des mots retenus, avec l’indication des contextes d’usage. On retrouve les mots que l’on analyserait sur des blogs étudiants dans leur communication entre eux.

La seule distinction retenue, et néanmoins ténue, est celle de l’usage argotique ou très familier d’un mot. Derrière la confrontation avec la langue, se trouve le besoin de la confrontation avec ses experts. Ici, l’expertise est portée par de jeunes français, avec lesquels les étudiants de FLE ont discuté les expressions nouvelles en situation, mais également celle des enseignants en cours de FLE. C’est par la rencontre entre les expériences des uns et des autres que se construit progressivement le sens. On retiendra ici que, selon les propos de Claire Blanche Benveniste dans sa préface, les étudiants ont à la fois plaisir à cette nouveauté et besoin de sa validation. Ceci ne peut se produire qu’en contexte homoglotte.

Une approche didactique originale

Le second aspect de ce travail original porte sur la méthodologie suivie en formation. Les étudiants collectent des corpus de mots et expressions associées qu’ils sont amenés à discuter ensemble pour élaborer le répertoire réservé à leur usage et à celui des étudiants de FLE qui leur succéderont. C’est par une réflexion sur la langue que l’on va mieux apprendre la langue.

Le choix de mots se fait à partir des éléments connus et vécus par les étudiants, ce qui favorise un ancrage affectif et une mémorisation plus cohérente.

Cette approche propose de construire progressivement une langue en référence à des situations d’usage et leur fréquence, discutées collectivement (le terme bosser apparait dix fois, ras le bol neuf fois), par approches successives du sens (la dalle), de considérer que plusieurs sens peuvent coexister (polysémie pour grain, ou coup ) et qu’il existe plusieurs entrées pour un même mot ( tel oeil) et même que l’on ne maîtrise pas nécessairement la totalité d’un sens (tel pour une manie, le coq). Questions, tâtonnements, essais-et erreurs et formulation d’hypothèses sont à l’ordre du jour de la démarche retenue. Les étudiants sont progressivement sensibilisés aux nuances de la langue (comme dans : faire gaffe et faire une gaffe).

Ainsi, le lecteur peut saisir comment s’élabore la construction progressive du sens au travers des usages partiels, des reformulations paraphrasiques, des nuances ou de la variété des contextes de rencontres des expressions et mots dans la vie courante. Derrière la récolte vivante s’effectue une « prise de distance avec la contingence contextuelle » et la saisie de la « valeur d’emploi potentiel d’un mot ou d’une expression ».

En termes pédagogiques, les étudiants de FLE sont encouragés à négocier les mots et ainsi à travailler sur des modalités d’entraide et de partenariat. Les langues se tissent pour et par les apprenants eux-mêmes.

En outre, des compétences linguistiques, pragmatiques et socio-culturelles sont mobilisées pour apprendre une langue, comme dans le cas de la perception positive/ négative d’une locution imagée par exemple, selon la valeur qui lui est affectée.

La lecture de cet ouvrage de Marie-Jo Derive est passionnante. Ce livre nous rend ces étudiants plus proches et remplit son contrat pour les générations d’apprenants de FLE à venir.

Compte-rendu de lecture :
Dominique Montagne-Macaire,
IUFM d’Aquitaine
Mars 2007

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